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Crise financière, crise économique : comprendre pour agir
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Expression militante


La capture actionnariale

Par Frédéric LUTAUD le 09/11/2009

Des exigences démesurées. Aucune économie ne peut se développer sans crédit. Le capitalisme ne se prive pas d’en rappeler la nécessité quand il faut justifier l’investissement privé. Pourtant celui-ci se transforme en véritable prédateur quand il laisse libre cours à ses appétits de profits.


Ces trente dernières années le capitalisme actionnarial a considérablement augmenté ses exigences de rentabilité au point qu’il ponctionne sous forme de dividendes ou de rachats d’actions plus d’argent qu’il n’en apporte aux entreprises.


capture-action

La dérive commence dans les années 80. Puis les 15 % de ROE («Return on Equity» ou retour sur fonds propres) exigés à la fin des années 90 inquiètent déjà de leurs retombées sur une économie qui peut raisonnablement tabler sur une croissance de 2 à 4 % par an. Aujourd’hui, ils avoisinent  couramment les 20 ou 25 % avec les conséquences dramatiques que cela entraîne.


Par exemple dans le textile français, plus de 320 000 emplois ont été supprimés depuis 1980 (bien avant les performances chinoises) pour atteindre des taux de marge, en moyenne, de 24 % en 2004.


Les entreprises boursières sont les premières assujetties à la capture actionnariale mais elles ne sont pas seules à écoper d’une telle pression sur leurs activités. Nos géants du CAC 40 répercutent sur leurs fournisseurs leurs exigences de rentabilité accrues. Les PME tributaires de ces grands groupes doivent s’aligner en baissant les marges et les salaires.


Un autre phénomène, loin d’être marginal, aggrave la situation : les LBO (Leveraged Buy-Out). Des fonds d’investissement (Private Equities), les plus souvent anglo-saxons, collectent d’énormes capitaux auprès des banques, des assurances, des fonds de pension et des grandes fortunes pour se spécialiser dans le rachat d’entreprises. Plus de 8000 actuellement de par le monde sont en leur possession. Un salarié américain sur quatre travaille pour eux. En France, c’est un salarié sur douze avec des entreprises comme TDF, Picard, Dim, les restaurants Quick, Buffalo Grill, les Pages jaunes, Allociné ou Afflelou…


Ces fonds apportent (en moyenne) 30 % de la somme, le reste est emprunté aux banques. Le prêt et ses intérêts seront remboursés avec les profits prélevés sur l’entreprise sur une durée de 4 ans. Elle est ensuite revendue, généralement a un autre fond d’investissement, qui fera de même et ainsi de suite. Lorsque l’on investit 30 et que l’on rembourse 70 sur le dos de l’entreprise et que l’on revend 130, cela fait du 300 % de taux de retour sur investissement en 4 ans. Certains attribuent à la cupidité de ces pratiques les vertus de la rationalisation. En fait de rationalisation, ce sont de véritables démantèlements de l’appareil de production qui sont mis en place.


Réduction des effectifs, compression des salaires, augmentation des cadences, suppression de pans d’activités pas assez rémunérateurs (bien que parfaitement viables) et délocalisation sont quelques-unes des méthodes draconiennes appliquées par les nouveaux propriétaires. Aucune pérennité n’est recherchée car seul prime l’objectif de rentabilité qui permettra de rembourser le prêt et de spéculer sur la revente à court terme.


Quant aux PMI, PME qui ne sont pas encore liées à de grands groupes côtés en bourse ou qui échappent à la rapacité des Private Equities, elles ne sont pas pour autant épargnées par ce mouvement de fond dont la première conséquence est la diminution des salaires donc du pouvoir d’achat d’une partie de leur clientèle. Tout le tissu économique, sans exception, se trouve affecté par la nocivité de la capture actionnariale.


Des conséquences sociales désastreuses. Depuis 35 ans, les salaires ont vu leur part diminuer de 11 % dans la valeur ajoutée pour satisfaire la rémunération des actionnaires. C’est une véritable régression dans la répartition des richesses à laquelle nous assistons. Sans compter un déséquilibre des salaires entre les différents groupes sociaux qui à ni plus ni moins rejoint celui des années 20.


Il se trouve malgré tout quelques « experts » pour nous expliquer avec aplomb que la part des salaires est restée « à peu près stable » ces 20 dernières années en France (quand elle a baissé entre 60 et 90 milliards et ceci sans intégrer l’impact de la croissance des loyers qui constituent un retour direct vers les détenteurs du capital) ou que celle-ci était trop importante dans les années 80 (de là à s’effondrer de 11 %, c’est considérable).


Les esprits les plus suspicieux rétorqueront que les petits salaires ont un meilleur niveau de vie qu’il y a 50 ans.FRANCE DEMONSTRATION C’est vrai que la grande distribution a donné accès à un nombre croissant de produits discounts ou de grande consommation. Si la part des salaires s’est effondrée, parallèlement les prix ont été tirés vers le bas. L’accès aux produits de grande consommation fabriqués dans les pays du Sud ont permis d’atténuer l’impact social de la dégradation des salaires dans les pays du Nord tout en augmentant les marges des producteurs. La Chine est devenue parmi les premiers fabricants mondiaux de produits bas de gamme et de denrées alimentaires mais aussi d’ordinateurs portables (70 % du marchée), téléphones mobiles (55 %), téléviseurs écrans plats (40 %), microprocesseurs.


65 % des exportations « made in China » sont réalisées par des groupes étrangers. Sur les 500 premières multinationales, 400 ont réalisé des investissements en Chine.


Certains spécialistes estiment que pour 100 euros produits sur le territoire chinois il en reste 20 à 25 dans le pays. Les grands groupes gagnent sur les deux tableaux : baisse des salaires dans les pays industrialisés et bénéfices sur les bas salaires dans les pays du Sud qui travaillent dans des conditions déplorables. 750 000 Chinois meurent chaque année en raison de la pollution, pour ne parler que des causes liées à la pollution industrielle. En Europe, un salarié sur cinq déclare souffrir de trouble de santé lié au stress au travail.


Moralement injustifiable, le déséquilibre dans la répartition des revenus pourrait passer pour un mal nécessaire au développement, s’il n’était pas responsable de l’exclusion croissante de milliers de salariés de la vie économique. Car, avec la pression sur les salaires, l’autre conséquence de la capture actionnariale, c’est l’augmentation de la précarité et du chômage.


La spéculation comme finalité. Les conséquences de la mondialisation sont souvent invoquées pour justifier la fatalité des pratiques libérales imposées par la concurrence déloyale des autres pays. On a vu que ce sont souvent les mêmes qui accentuent la pression sur les salariés du monde entier. Il faut aussi relativiser l’impact des délocalisations. Même s’il est réel dans certains secteurs de l’économie, il ne représente finalement que 5 % de la perte d’emploi sur le territoire Français.


D’autres activités sont venues prendre le relais et le bon niveau de formation comme la forte productivité des salariés français ont permis d’attirer un grand nombre d’investisseurs. En 2007, les travailleurs français sont troisièmes, juste derrière les Norvégiens et les Américains pour leur productivité par heure de travail. La France est aussi la seconde destination (avec la Grande-Bretagne) pour les capitaux étrangers après les Etats-Unis. Pourtant le chômage n’a fait qu’augmenter et cela bien avant la crise car les taux de rentabilité exigés par les actionnaires excluaient déjà les hommes et les femmes qui trouveraient parfaitement leur place dans une société où les détenteurs du capital estimeraient normal de gagner 4 % ou 5 % par an sur leurs investissements. L’explosion des taux de marge creuse la réduction de la masse salariale dans des pays industrialisés déjà frappés par un déséquilibre  de l’offre et de la demande de travail due à la révolution de la productivité.


C’est le rappel constant et brutal du droit au profit imposé par le pouvoir actionnarial à l’ensemble des populations. Les investissements ne sont plus destinés à développer l’appareil de production en fonction des besoins réels de la société (donc à créer de l’emploi) mais à faire des profits.  Au point ou une part importante des capitaux nécessaires au développement économique préfèrent s’orienter vers des placements spéculatifs beaucoup plus lucratifs. La banque de financement et d’investissement de la Société Générale a dégagé un ROE de 48,3 % au dernier trimestre 2006 quand le département « Securities Services » de JP Morgan dégageait un ROE de 58 %… nettement plus que l’économie réelle.


Keynes fut l’un des premiers à montrer que l’exigence d’un taux de rendement élevé contribuait au déclin de l’activité et de l’emploi en opérant une redistribution du revenu défavorable à la consommation populaire et favorable aux placements spéculatifs et pourtant depuis le début du XXIe siècle, la dérégulation financière n’a fait que s’accentuer.


La financiarisation de l’économie par la dérégulation bancaire et ses innovations a été l’étape ultime qui a permis de compenser la perte du pouvoir d’achat de milliers de salariés par l’accès au crédit (subprimes, prêts à la consommation, prêts automobile, cartes de crédit…). Mais surtout, elle a érigé en mode de vie le placement spéculatif des détenteurs du capital. Les hauts revenus par leur consommation débridée sont arrivés à tirer la croissance tout en paupérisant la grande majorité des salariés (aux USA, la montée de la part de la consommation est essentiellement attribuée aux 20 % de la population disposant des revenus les plus élevés. En France, 85 % des salariés ont vu leur revenus stagner ou régresser au profit des 5 % les mieux payés dont le 0,01 % les mieux payés qui ont augmenté leurs revenus de 51 % entre 1998 et 2005)… une concentration des richesses qui culmine jusqu’au crack boursier du 15 septembre 2008 (et que tout porte à croire qu’elle se prolonge encore).


Car la concentration du capital atteint de telles proportions dans son principe d’accumulation qu’il devient impossible de maintenir des investissements aux taux de rendement escomptés par les porteurs de capitaux. Un décrochage se produit entre une bulle financière totalement artificielle et une économie réelle déjà sacrifiée aux appétits des actionnaires.


Une réponse politique. Sans une remise en cause des pratiques actionnariales, soit par leur encadrement, soit par la mise en place d’une alternative (pôle d’investissement public), soit par la participation des salariés aux décisions de l’entreprise — soit par les trois à la fois —, il n’y aura aucune sortie de crise possible. Il n’y a aucune raison que la puissance actionnariale trouve d’elle-même les voies de la modération. La puissance va toujours au bout de ce qu’elle peut et, sans opposition, la démesure est sa pente. Si rien n’est fait pour y mettre un frein, le capital actionnarial explorera toujours plus profondément de nouvelles possibilités d’exploitation et s’opposera toujours à toute régulation. Car si l’instabilité du capital actionnarial est conjurée, c’est là profitabilité qui est menacée. Et quand la profitabilité est reconstituée, c’est l’instabilité qui est de retour. Le libéralisme est aveugle et sans projet. Seul le politique peut mettre un terme à la crise que nous traversons.


3 Commentaires

  1. Marcel bariouon 10 nov 2009 at 20 h 54 min

    C’est un article intéressant. Merci Frédéric, mais les racines de ce qui est décrit prennent naissance en France dans les années 80 grâce à notre Pinay à nous : Pierre Bérégovoy assisté de son meilleur conseiller, philanthrope devant l’éternel, Jean Charles Naouri. Et ils en inspirèrent bien d’autres, des modernistes ( Laurent Fabius, Dominique Strauss Kahn, Lionel Jospin) qui poursuivirent l’oeuvre entamée. Ah! Les stocks Options quel bonheur. A juger trop vite il ne resterait que la sécurité à la droite. Moi même sans doute égaré je sous tenais la candidature DSK en 2006 les yeux fermé, sans sens critique … il était le seul à parler d’économie, mais de quelle économie ? l’histoire ne nous a pas permis d’en juger jusqu’à maintenant, sans doute pas très différente de ce qui nous a été servi auparavant : grands groupes, privilèges étatiques, porosité de fonctions privées/publiques et j’en passe. Car c’est toute la question que pose l’article : quelle économie mettre en place ? Comment sortir de cette mise en coupe règlée, se traduisant par un désert industriel, n’offrant aucune chance de développement à nos PME/PMI, privées de l’essentiel des commandes publiques, condamnées à des LBO pour celles qui veulent se développer, mais à quel prix ? Quelques rares réussissent sans céder au second marché et autres: leurs bonnes pratiques demandent, quand elles existent, à être connues. Pour les autres, fort souvent, des statuts de sous-traitants captifs les condamnent à végéter. Parler d’économie, d’industrie, de création de richesses en s’intéressant à tous les acteurs (entreprises et salariés) est si rare à gauche que parfois on peut se laisser abuser par le discours. Car on a tellement besoin de création d’activités et d’emplois, on a tellement besoin de mobiliser notre recherche et nos savoir-faire. Qui mieux qu’un réseau dense de PME/PMI saura répondre au défi écologique et environnemental ? A l’économie de proximité ? Comment orienter notre épargne vers les PME/PMI sans qu’elles deviennent des proies de spéculateurs, comment mettre en place une vraie politique de la commande publique vers nos petites et moyennes entreprises qui emploient 67% des salariés de notre pays. Les propositions de Nouvelle Gauche, qui se pose les bonnes questions, y apportent beaucoup de réponses qui demandent à être encore enrichies et validées sur le terrain par une bonne pratique qui découlerait d’une véritable politique industrielle et de l’emploi mettant notre développement au service de tous en réorgniasant par la même occasion le temps de travail et la formation.

  2. MKLon 13 nov 2009 at 11 h 32 min

    Article très intéressant en effet, qui donne un état des lieux du phénomène.

    J’en étais personnellement resté à 15 % de ROE, alors 25 ?!

    L’image qui me vient immédiatement à l’esprit est celle d’un corps malade rongé par la gangrène…

    Ce sujet ne mériterait-il pas d’être ajouté aux 7 thèmes principaux du projet de NG (en prenant soin de ne pas nuire à sa lisibilité)?

    Article à diffuser le plus largement possible en tout cas.

  3. Marcel bariouon 14 nov 2009 at 11 h 14 min

    @MKL => L’article est un constat juste. Pour les réponses politiques, le sujet est abordé danns le chapitre financiarisation de l’économie (cf. Guide P. 22 ) et dans le cadre de la sécurisation des salariés la cogestion de l’entreprise est revendiquée (cf. guide page 51). Je suppose que Frédéric dans un souci de pédagogie, par son article, rappelle et justifie la nécessité des propositions déjà avancées, par “Nouvelles Gauche” bien avant la crise. Propositions qui, sans prétendre à l’exhaustivité, sont bien le fruit d’une réflexion de longue date animée par P. Larrouturou, le meilleur des béarnais, sans nul doute. Mais rien n’empêche d’enrichir et de bonifier tout cela, comme cela se fait pour le Jurançon dans le Béarn, ou le Madiran dans les landes ou encore l’Irouleguy au pays basque et j’en oublie tant…

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