De la mascarade à la manipulation
Fredback /2010/01/28/

Il m’a paru important de réagir à l’événement d’hier soir : Sarkozy face aux Français. Les commentaires vont bon train dans la presse du lendemain. Le directeur de Libération Laurent Joffrin a vu “un Sarkozy de crise“, au “profil bas“. Pour Patrick Fluckiger, éditorialiste de L’Alsace, “l’hyperprésident qui avait une solution pour tout a cédé, hier soir, la place à un homme modeste“. Francis Brochet, du Progrès de Lyon, se gausse d’ailleurs de “ce mélange inimitable de précision techno et de virtuosité populo“. Ou encore : “Bien entendu, Nicolas Sarkozy n’a aucune baguette magique dans sa poche, mais il a montré qu’il n’ignorait rien des difficultés ou des souffrances des Français“, insiste Paul-Henri du Limbert dans Le Figaro… On peut gloser à l’infini sur la performance de Sarkozy à l’issue de son intervention et décortiquer le florilège de contrevérités teinté de démagogie obscène. Nous n’en sommes pas à la première mascarade médiatique de nos politiques. La télévision nous offre depuis longtemps le spectacle de débats édulcorés où les puissants évitent la confrontation avec la réalité du pays. Mais hier soir, le procédé était inédit dans sa forme et finalement lourd de conséquences.
Une escalade dans la manipulation. Je passerai sur la première partie classique de l’interview en face à face, dans le décor du 20 heures, avec Laurence Ferrari, nommée par Sarkozy lui-même, pour évincer le pourtant très consensuel PPDA. Mais la deuxième partie, avec des Français qui témoignent et lui posent des questions sur leurs problèmes, est un exercice auquel nous n’étions pas habitués. Nous avons bien eu un avant-goût de ce genre d’émission quand une pluralité de candidats se livrait à une compétition navrante de sollicitude dans le cadre de la course à la fonction suprême. Mais aujourd’hui Sarkozy est seul Président dans l’exercice de ses fonctions et nous sommes en droit d’avoir des explications. Personne ne s’attendait à trouver chez celui-ci — pas plus que chez tous les autres — une volonté de dialogue sincère et transparent sur son bilan. A la différence près que ses prédécesseurs se prêtaient au moins au jeu d’un semblant de débat démocratique. Depuis plusieurs années en effet, l’information était travestie à l’avantage de l’invité, les sujets qui fâchent évités et les contradicteurs trop pointilleux écartés. Aux téléspectateurs de compléter l’omission des élites et de se faire une opinion par eux-même. Mais la méthode Sarkozy vient de franchir un nouveau pas très inquiétant dans la trahison des principes républicains et tout le monde se comporte comme si cela allait de soi. Nous sommes passés, sans coup férir, de la mascarade à la manipulation d’opinion.
Des citoyens-participants pris en otages. L’exercice auquel s’est prêté Sarkozy, sur TF1, relève de la propagande pure et simple. Intellectuellement malhonnête, le procédé n’en est que plus scandaleux. Quelle contradiction peut naître d’un panel d’invités triés sur le volet face à un professionnel de la politique comme Sarkozy ? Chacun témoigne avec sincérité, mais ne peut que servir la soupe au Président. Quand leur cause n’est pas acquise au gouvernement comme cette auto-entrepreneuse qui a déjà été reçue à Matignon, aucune personne sur le plateau n’est en mesure de dépasser sa problématique individuelle pour traiter de la complexité des dossiers. On pouvait reprocher à certains journalistes chevronnés leur complaisance vis à vis du pouvoir mais comment accabler un chômeur qui manque d’expérience et d’arguments pour répliquer à autant de mauvaise foi démagogique ? Mais surtout, les participants ne sont investis d’aucun pouvoir pour s’opposer à la parole présidentielle. Ces gens n’ont aucune légitimité représentative. Ils ne possèdent aucun mandat et aucune maîtrise télévisuelle. Le débat est complètement déséquilibré et ce n’est pas l’intervention d’un syndicaliste recadré par Jean-Pierre Pernaut qui changera la donne. Les citoyens-intervenants sont pris en otages par la perversité du rapport de force qui se dissimule sous leurs yeux, en pleine lumière d’une télé-réalité abjecte. Le spectacle d’un monarque s’adressant au bon peuple avec condescendance est révulsant pour la conscience démocratique. L’exposition publique de la vie de nos concitoyens sombre dans un pathétique consommé indigne de la fonction présidentielle et nous ne pouvons qu’assister, impuissants, à leur dégradante instrumentalisation. Comment ne pas protester devant à la négation des principes démocratiques par l’annulation des contre-pouvoirs et des forces d’opposition. Ne nous laissons pas prendre au piège des commentaires fallacieux sur la prestation de Sarkozy (et nous ne doutons pas qu’elle soit habile) lors de cette parodie de parole de proximité, c’est le procédé dans son ensemble qu’il faut condamner car il est une atteinte aux valeurs de la République.
Fredback, Paris

