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Crise financière, crise économique : comprendre pour agir
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Archive : mars 2010


Pourquoi faut-il partager le travail ?

Par Fredback le 20/03/2010

La question prêterait à sourire si la période actuelle ne poussait pas à l’exclusion de millions de salariés et cela bien avant la crise économique. Toute l’histoire du capitalisme industriel ne repose t-elle pas sur l’efficacité de la division du travail ? Assigner des fonctions de plus en plus spécialisées à chaque employé a permis des gains de productivité considérables qui ont débouché sur la production de masse. Les nouvelles technologies n’ont fait qu’accélérer un processus qui traverse le développement des moyens de production. La technique n’a d’autre objet que d’économiser le travail de l’homme. Réduite à sa base primordiale, l’histoire n’est que la poursuite de l’économie du temps de travail. De 7 jours par semaine au début du XXe siècle, nous sommes passés à 5 jours alors que la productivité augmentait assez peu. Mais la durée légale du temps de travail n’est pas suffisante pour prendre toute la mesure du partage du travail. Il faut intégrer les congés payés, l’interdiction de travailler avant 16 ans, des cycles d’études de plus en plus long, le départ à la retraite à 60 ans, le travail des femmes, l’immigration et une démographie galopante. Aussi, depuis 40 ans, nos économies avancées ont quintuplé leur productivité et elles se dirigent vers des durées de temps de travail tous emplois confondus se rapprochant de 30h par semaine1 .


open-spacePourtant certains économistes soutiennent que « le travail ne se partage pas2 ». Leur principal argument retient l’idée qu’une « masse fixe d’heure de travail devant être partagée est fausse ». Ou bien que « le travail demandé par les entreprises n’est pas une donnée intangible qui peut se partager ». Effectivement, la masse d’heures travaillées n’est pas fixe et pour cause, elle diminue. En France, entre 1949 et 2007, le nombre d’heures travaillées a baissé exactement de 12,7 % et la population active est passée de 19,5 millions à près de 28 millions. Mais dire que la masse de travail ne se partage pas, c’est bien mal connaître son organisation. Loin d’être une donnée intangible, elle est le fruit d’une organisation collective complexe qui requière coordination et créativité dans la répartition des tâches. On est en droit de se demander si ces personnes ont pris la peine de s’informer des recherches menées sur la division du travail qui font le succès du capitalisme industriel3 ?

Les détracteurs opposent encore à la diminution du temps de travail que les entreprises qui possèdent la meilleure productivité embauche le plus. Personne ne conteste cet état de fait. Il est reconnu qu’une entreprise qui améliore son cycle de production gagne en compétitivité, baisse ses prix, élargie sa clientèle, doit produire plus donc embauche et dynamise son secteur d’activité. Mais la diminution de la masse totale d’heures travaillées conteste encore une fois la généralisation macroéconomique. L’entreprise qui embauche ne détruit t-elle pas de l’emploi chez la concurrence en gagnant des parts de marché quand celui-ci arrive à saturation ?

En dernier lieu, pour les tenants de l’économie de marché, « la destruction créatrice d’emplois serait le principal moteur de la croissance4 ». Par extension le marché du travail reste imprévisible et inquantifiable. Il n’est pas question, ici, de remettre en cause la destruction d’activités qu’entraîne le progrès technologique, pas plus qu’il ne fallait renoncer au moteur à explosion pour conserver le maréchal-ferrant, mais de contester le caractère automatique de la compensation d’emplois par la croissance.


Globalement le capitalisme industriel en développant ses outils de production a décimé la main d’œuvre agricole pour la « déverser » dans l’industrie lourde puis absorbé celle-ci dans l’économie du tertiaire suite à l’automatisation et la désindustrialisation des pays riches. L’histoire nous montre que les effets de percolation (la destruction créatrice) n’ont jamais pu compenser la destruction d’emplois. Seule l’économie de guerre de 1940 a sorti les Etats-Unis de la dépression liée à la première révolution industrielle et ceci malgré le New Deal. Quant au taux de chômage chez les noirs Américains descendants de la main d’œuvre agricole, il est toujours resté très élevé jusqu’à nos jours. Mais surtout, les grands chantiers de reconstruction d’après guerre en Europe sont aujourd’hui terminés. La troisième révolution industrielle détruit des emplois dans le tertiaire en reconfigurant entièrement les modèles de distribution (Internet) et l’organisation hiérarchique des entreprises (mise en réseau, concentration des tâches sur un poste informatique, intelligence artificielle, production à flux tendu…). Ce n’est pas la création de postes ultra-qualifiés dans les secteurs high-tech ni même de postes assez bassement qualifiés du service à la personne (qui ont contribué à un ralentissement de la diminution des emplois peu qualifiés depuis 1985 en France car dans ce secteur les gains de productivité sont plus faibles du fait d’une présence humaine forte difficilement remplaçable) qui absorbera le nombre de chômeurs laissés pour compte dans la destruction massive d’emplois tertiaires et l’hyper productivité dans tous les domaines de l’économie. Entre 1995 et 2002, la production industrielle globale a augmenté de 30 % et la productivité de 4,3 % par an, tandis que chaque année, l’emploi industriel a chuté dans toutes les régions du monde jusqu’à perdre 31 millions d’actifs5. Même si on retranche les emplois intérimaires, qui sont désormais comptabilisés dans les services aux entreprises, le compte n’y est pas. Si la productivité crée de nouveaux emplois, c’est en nombre insuffisant pour compenser les pertes. Que faire ?


Pendant les trente glorieuses (1949-1974), nous observons en France avec l’Insee, une décrue du nombre d’heures travaillées de 45,7 Mds à 42,3 Mds, soit une baisse de 6% dans une conjoncture où la croissance du PIB dépassait les 5% par an. Sur cette période, contrairement aux idées reçues, c’est la diminution du temps de travail qui a maintenu le quasi-plein-emploi malgré l’augmentation de la population active. Elle est passée d’environ 45,5h par semaine à un alignement sur la durée légale, soit 40h. Mais entre 1974 et 2007 le volume d’heures travaillées connaît une nouvelle décrue de 6 %. La croissance ralentie mais le PIB reste malgré tout en constante augmentation6. Entre temps, nous sommes passés à 39h puis officiellement à 35h. Mal déployées, les 35h n’ont diminué à l’époque que de 4 % la durée moyenne tous secteurs confondus7 et ont depuis largement été déconstruites par les aménagements successifs de la droite8. Sur cette période la diminution de la durée légale du temps de travail s’est révélée insuffisante pour compenser les destructions d’emplois et enrayer la monté du chômage. Ce dernier aurait pu être contenu par une réduction annuelle du travail de l’ordre de 16% au lieu des 10,5% constatés. La richesse créée ayant dans le même temps (1974-2007)  augmentée de plus que 240% en volume, nous aurions pu maintenir les salaires. En synergie avec nos partenaires économique, notamment en Europe, nous pouvions choisir d’équilibrer le coût du travail et aligner les prestations sociales par le haut, au lieu de recourir à la financiarisation de l’économie.


Il est important de noter que cette diminution du volume global d’heures travaillées s’accompagne de l’augmentation du nombre d’heures effectuées sous le statut de salarié. Le capitalisme en généralisant le salariat consacre la victoire de la productivité de l’entreprise par la division du travail sur les professions indépendantes. Mais le recours croissant au temps partiel creuse les inégalités. Si le temps de travail diminue, sa répartition est anarchique sous la pression du chômage. En 2007, déjà plus de 2 millions de chômeurs effectuaient 0 heure, 2 autres millions faisaient au mieux quelques heures par semaine de manière subie, 19 millions d’actifs travaillaient plein pot (parfois trop, en moyenne 41h par semaine pour les titulaires d’un CDI ) et 4 millions à temps partiel (CDD ou intérim). La question qui se pose à nous aujourd’hui serait plutôt « quelle réduction du temps de travail voulons-nous ? » ou « jusqu’où pouvons-nous descendre la durée légale du temps de travail ? ». Comme toujours, nous ne pouvons laisser seul le marché décider.


Des leçons instructives. Les 35h sont la cible de nombreuses critiques pour contester une nouvelle diminution du temps de travail. Son application autoritaire a en grande partie compromis son succès. L’expérience du passage à 32h pour plus de 400 entreprises avec la loi de Robien nous paraît un exemple beaucoup plus pertinent pour avoir fait ses preuves9. Ces entreprises ont toutes embauché et gagné en productivité. Comment faire bénéficier de cette expérience à l’ensemble du tissu économique sans que cela soit vécu comme une contrainte imposée de l’extérieure mais comme une chance unique d’améliorer la productivité ? Il faut se donner les moyens d’accompagner les entreprises suivant leur rythme et par branche pour optimiser la division du travail afin de permettre l’intégration de nouveaux travailleurs sans augmenter la masse salariale et sans baisser les salaires. Les grandes réformes nécessitent beaucoup de pédagogie, de diplomatie et l’ajustement d’un dispositif fiscal. Celui-ci a fait l’objet d’un bouclage macroéconomique très poussé réclamé par la Confédération européenne des syndicats. Entre indemniser des chômeurs ou permettre aux entreprises d’embaucher, notre choix est fait. Les énormes gains de productivité doivent êtres impérativement redistribués à travers un meilleur partage de la valeur ajoutée et du temps de travail. D’autre part, les services qualifiés autour du temps libre sont l’industrie de l’avenir tout comme la formation continue permise par le temps libéré répond à la montée en compétence que demandent nos changements de société. Comme le dit William Green10 : « Le temps libre est une certitude. À nous simplement de choisir entre loisir et chômage ». Même si la réduction du temps de travail n’est pas la seule solution au chômage, elle y contribue fortement.



1 France 36,3h ; Allemagne 35,8h ; Danemark 34,6h, Etats-Unis 33,7h ; Pays-Bas 31,4h ; Eurostat 2008.
2 P. Cahuc & A. Zylberberg, Le chômage, fatalité ou nécessité ?, Flammarion 2004.
3 Voir les entreprises Kellog’s, Télérama, Monique Ranou, Brioche Pasquier, Danone, Volvo, etc…
4 Joseph Schumpeter, Théorie de l’évolution économique, 1934
5 New York Times, 4 juillet 2008.
6 De 1978 à 1994, le PIB va augmenter de 40 %, Insee. 7 Insee
8 En particulier les heures supplémentaires défiscalisées qui ont détruit environ 90 000 emplois, Insee, 2010
9 Les travaux de l’OFCE, le rapport du Sénat, Evaluation BIP, Pierre Larrouturou : la semaine de 4 jours.
10 William Green, ex-président de la Fédération américaine du travail.


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Sarkozy ne comprend vraiment rien…
et cela dure

Par Bertrand LAFORGE le 17/03/2010

Alors que nous connaissons une augmentation drastique du chômage, en France mais aussi partout dans le monde, Nicolas Sarkozy a réaffirmé ce 14 janvier son opposition frontale à la notion de partage du travail.  ”Nous avons mis fin au carcan des 35 heures” a-t-il affirmé,  mais où sont les résultats bénéfiques de cette “nouvelle” politique ?


Dans tous les pays du monde occidental (même là les 35 h n’ont jamais existé !), on observe le même phénomène : malgré le développement technologique et l’innovation censés d’après les libéraux créer de nouvelles activités et préparer les emplois de demain, le nombre d’heures travaillées diminuent régulièrement avec le temps. L’émergence de secteurs gigantesques comme l’informatique, l’électronique ou la robotique ont détruit au final beaucoup plus d’heures de travail qu’ils n’en n’ont créé. C’est un fait comme le montre la figure ci-dessous tirée d’un rapport de l’OCDE de 2001 :

Par ailleurs, la population mondiale a dans le même temps cru dans une proportion très importante (à un taux de croissance de 1.2% à 2.2% par an depuis 1950 comme le montre la figure suivante compilant les données du US Census Bureau).


Fichier:World population increase history.svg


Au cours du XXème siècle, l’augmentation de la productivité du fait des progrès technologiques et d’organisation des unités de production n’est jamais compensée par la croissance de l’activité. Il n’y a pas de changement qualitatif sur ce point avec le siècle que nous entamons.  Par ailleurs, ce problème est rendu d’autant plus aigu avec la croissance démographique que nous connaissons qui apporte un nombre d’actifs en nette augmentation alors que la consommation n’augmente pas dans les mêmes proportions.


Par ailleurs, l’augmentation continuelle de la consommation de biens matériels est elle-même un leurre dans un monde aux ressources naturelles finies.


Alors Monsieur Sarkozy, qu’avez-vous à répondre à ces arguments ? Quand sortirez-vous du credo  ”la croissance = solution au chômage de masse” et quand passera-t-on au crible d’une analyse solide les résultats de la politique que vous avez menée ?


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La croissance est-elle la solution au chômage ?

Par Fredback le 09/03/2010

« La panne d’emploi que subit l’Europe est avant tout due à une situation de croissance ralentie, entretenue par des politiques « de l’offre », incapables de relancer l’investissement et de préserver la consommation populaire1 ». Telle est la position officielle du Parti socialiste sur la question de l’emploi. La croissance en berne serait la principale responsable du déclin du travail. Une opinion largement partagée par la classe politique, les divergences se situant sur les moyens de relancer la croissance. Mais le bon sens apparent du diagnostic ne cache-t-il pas une ignorance des enjeux économiques de notre époque nous privant des moyens d’y répondre ?


logo-ps-erreur1De « l’offre » ou « de la demande » ? Il faut, assurément, renouer avec une politique de soutien « de la demande ». La preuve n’est plus à faire. Toutes les politiques qui ont tout misé sur une relance par « l’offre » ont échoué. Le Japon, qui n’est pourtant pas en reste pour les investissements dans « l’économie de la connaissance », en a fait la cruelle expérience avec l’effondrement de sa consommation intérieure. Sans le soutien de son marché intérieur, aucun pays ne peut maintenir le développement indispensable à sa prospérité. Ce n’est pas seulement une question de logique économique mais, malheureusement aussi, un impératif relevant d’une nécessité vitale pour des millions de foyers qui ne peuvent joindre les deux bouts. 17 % de la population européenne est déjà touchée par la pauvreté2 et la faute n’en revient pas, comme le prétend la droite, au « taux d’emploi » qui est trop faible parce que le prix du travail empêche les entreprises d’embaucher. La part des salaires dans le PIB s’est effondrée de 11 points depuis 1982 et les inégalités entre les salaires se sont considérablement accrues, n’en déplaises aux observateurs sourcilleux. On peut toujours ergoter sur le niveau trop élevé de la part des salaires en 1982, il n’en reste pas moins, au bas mot, 5 points à retrouver. Quant à la rémunération des revenus, le rapport entre le salaire ouvrier moyen et le salaire patronal est passé de 1 pour 30 à 1 pour 300 et « les PDG ne sont pas toujours les mieux rémunérés. Un certain nombre de très hauts cadres peuvent recevoir des émoluments encore supérieurs, jusque 400 ans de Smic3 ». Un déséquilibre fidèlement reflété par le revenu fiscal déclaré des 90% de la population française la plus pauvre en augmentation de seulement 4,6 % entre 1998 et 2006 pendant que celui des 0,01 % les plus riches augmentait de 42,6 %4. « La répartition du revenu global des ménages dans les années 2000 a retrouvé presque à l’identique sa structure… des années 205 ». Ce n’est pas « le coût du travail » qui mine la croissance mais bien la part consacrée aux revenus de la rente devenue désormais prédominante. Aussi, jusqu’où devrons-nous sacrifier nos salaires pour justifier la reprise de l’emploi ? Au contraire, redonner aux salariés le pouvoir d’achat qui leur revient en redistribuant équitablement les profits apportera assurément un regain d’activité à une consommation salutaire pour la croissance. À savoir maintenant comment le parti Socialiste compte s’y prendre pour relever les minima sociaux et les salaires, réguler les marchés financiers, légiférer sur les bonus et les stocks-options, augmenter l’impôt sur les hauts revenus et les bénéfices, interdire les licenciements boursiers ?…  Autant de mesures dont l’application doit tenir compte du contexte international. Mais la croissance est-elle la solution au chômage de masse ? Si ce n’est pas le cas, la panne d’emploi n’est toujours pas résolue. C’est ce qu’il importe de vérifier maintenant.


Croissance & productivité. Le taux de croissance du PIB reste pour l’instant l’indicateur officiel permettant d’observer la production de richesses dans notre pays, même si celui-ci est de plus en plus contesté6. L’indicateur de productivité horaire, quant à lui, évalue le rendement du travail par salarié. Que nous disent-ils ? Depuis trente ans, le PIB de la France a une croissance moyenne de 2,2 % tandis que la productivité moyenne se situe à  2,5 % sur la même période7. 2,5 % seulement, serions-nous tentés de dire, alors que celui-ci était de 5,7 % durant les trente glorieuses et son plein emploi pour une croissance moyenne de 5,4 %. Comme le préconise le Parti socialiste, il faudrait donc impérativement retrouver une croissance forte qui relance l’économie et améliore l’investissement dans la production afin de résorber le chômage de masse et continuer à améliorer notre compétitivité sur le marché mondial. Bien sûr nous parlons dans le cadre d’une croissance maîtrisée, respectueuse de l’environnement et armée d’une fiscalité plus juste. Une croissance qui accordera sa part légitime à l’augmentation des salaires et permettra à l’État le financement des couvertures sociales. À cette étape du diagnostic, tout invite à souscrire à la cohérence du raisonnement.


Une vérité qui dérange. Seulement la réalité économique vient parfois contrarier les scénarios les mieux rodés. D’abord nous constatons qu’entre 1978 et 1994 l’emploi durable a essentiellement stagné malgré une augmentation du PIB de 40 %. Ensuite la courbe de croissance du PIB depuis les années cinquante suit la courbe tendancielle de la productivité. Les causalités en sont claires : les entreprises dont les capacités de production sont proches de la saturation (toutes les machines sont en service) investissent quand l’augmentation de la consommation est durable. Inversement quand la croissance décline, l’entreprise restreint ses investissements. Investir en régime capitaliste signifie améliorer le rendement du travail pour augmenter ses marges bénéficiaires. Suivant cette règle immuable, plus nous créons de richesses, plus la productivité augmente et moins les entreprises ont besoin de travail humain pour les produire.

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Il suffit de considérer quelques chiffres pour s’en convaincre. La baisse tendancielle du taux de croissance n’a pas empêché la révolution industrielle commencée après guerre de poursuivre sa route. Le coefficient est plus petit certes, mais le volume de la production bat des records. Entre 1840 et 1960 la productivité a été multipliée par deux, depuis elle a été multipliée par plus de cinq. La difficulté à soutenir une poussée aussi forte du taux de productivité relativise quelque peu son infléchissement depuis les années soixante-dix. Quoi qu’il en soit, entre 1995 et 2002, la production industrielle globale a augmenté de 30% et la productivité a crû de 4,3 %8, tandis que chaque année, l’emploi industriel a chuté dans toutes les régions du monde jusqu’à perdre 31 millions d’actifs. Rien que sur les 6 dernières années, l’industrie française a perdu 476.000 emplois9, et cela avant la crise des subprimes, alors que la production industrielle n’a cessé d’augmenter sur le territoire national jusqu’en 2008. Partout la productivité a détruit plus d’emplois qu’elle n’en a créé.

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Au bout de trente ans, nous produisons, en France, 76% de plus avec 10 % de moins de travail humain. Alors la France championne du monde de la productivité ? Oui, si l’on en croit les sources du BIT, du moins entre 1980 et 2006, elle arrive en tête du classement : Allemagne + 1,4 %, Etats-Unis + 1,7 % et la France + 2,2 %. Pourtant les entreprises américaines ont investi plus de 1000 Mds de dollars dans l’informatique dans les années 80 et la France a eu un gain de productivité supérieure. Voilà qui contredit le manque de compétitivité de notre économie. Parallèlement le baby boom et le travail des femmes ont augmenté la population active de 23 %. Il s’est créé un déséquilibre profond entre la demande et l’offre de travail qui explique la persistance du chômage malgré les 2,7 millions d’emplois créés dans le secteur privé depuis 30 ans.

Par conséquent, peut-on toujours miser sur le retour de la croissance comme principal levier pour résorber le chômage ? Début 2009, les industriels indiquaient un taux d’utilisation des capacités de production de 71 % selon l’I.N.S.E.E. Cela veut dire que si nous augmentons de 30 % la production marchande, il ne sera créé que très peu d’emplois (les quelques postes liés à la mise en route du matériel inexploité et à l’approvisionnement). Par contre, ce sera un encouragement pour les entreprises à investir dans la rationalisation de leur outil de production afin de rester concurrentielles, et les technologies actuelles leur offrent de belles marges de progression. Renouer en France avec, ne seraient-ce que, les 5 % de productivité des 30 glorieuses ne fera qu’accélérer l’exclusion du monde du travail pour des milliers de salariés comme elle a fait en son temps reculer le nombre d’heures travaillées.


Un schéma de pensée dépassé. « La vielle logique qui consiste à dire que les avancées technologiques et les gains de productivité détruisent d’anciens emplois mais créent autant de nouveaux n’est plus vraie aujourd’hui10 ». La révolution informationnelle et le reengineering sont déjà en train (et plus encore à moyen terme) de réduire drastiquement la masse salariale chez les cols blancs, dans les banques, les assurances, les secteurs de la vente en gros et au détail, de la comptabilité, des centres d’appels, etc… aussi sûrement que l’automatisation a décimé les ouvriers occidentaux. Les Etats-Unis, toujours aux avant-postes de l’innovation technologique, en savent quelque chose. Ils atteignent aujourd’hui un taux officiel de 10% de chômage. Dennis Lockhart conteste ce chiffre. « Si l’on prend en compte les gens qui voudraient un emploi mais ont cessé d’en chercher un (les travailleurs dits “découragés”) et ceux qui travaillent un nombre d’heures inférieur à ce qu’ils souhaiteraient, le taux de chômage passerait des 9,4 % officiels à 16 %11 ». C’est le chiffre autour duquel oscillait le chômage aux Etats-Unis en 1940 avant que l’économie de guerre vienne sortir le pays de la dépression.
En France, la proportion d’ouvriers dans la population active a baissé de 10 points (37,5 % à 27,7 %) entre 1975 et 1998 pendant que celui des employés est passé de 23,5 % à plus de 30 %. Mais le travail à la chaîne n’a cessé d’augmenter. Il est passé de 7,5 % à 15 %, entre 1984 et 1998 dans les services et le commerce (de 20 % à 30 %  pour les personnels non qualifiés)12. La mutation de nos sociétés industrialisées se poursuit et nous ne sommes qu’aux prémisses des bouleversements annoncés.
Les pays en voix de développement sont aussi touchés par le transfert des technologies. La Chine a perdu 20 millions d’emplois en 2009  et ce n’est pas seulement le résultat de la crise financière. Le constructeur automobile chinois Dongfeng, disposant de trois bases dans la province d’Hubei et d’implantations dans l’Est et le Sud, s’est porté acquéreur de la division automatisée de camions de Volvo appartenant à Renault pour « parvenir à démontrer qu’il était capable de maîtriser semblable production13 ». La révolution industrielle s’étend rapidement vers le tiers-monde malgré sa main d’œuvre bon marché.
Les bonds technologiques sont spectaculaires et modifient en profondeur le fonctionnement des forces productives. Aujourd’hui « le nombre de transistor que l’on sait placer sur une carte électronique double tous les deux ans, à coût constant. Ce phénomène ne concerne pas exclusivement l’électronique : tous les domaines scientifiques semblent posséder le même rythme d’accélération, de manières parallèles, chacun nourrissant l’un l’autre14 ». Ce ne sera pas sans conséquence sur les techniques de fabrication, de distribution ou encore sur les opérations de service élémentaires dès que les entreprises auront procédé aux investissements nécessaires. Les grands groupes ne s’y trompent pas, « le premier qui rate une révolution technologique ferme des usines et licencie » au point que l’espionnage industriel est devenu une donnée stratégique15.
« Le rôle des humains comme principal facteur de la production est condamné à diminuer, de la même manière que celui des chevaux dans la production agricole fut d’abord réduit, puis finalement éliminé par l’introduction des tracteurs16 » disait déjà dans les années 80 le prix Nobel d’économie Wassily Leontief. Trente ans plus tard devons-nous assister impuissants à la « réorganisation du travail » par les marchés financiers ou prendre les devants pour accompagner vers le progrès social le tournant amorcé par la production ?



En France, nous frôlons les 5 millions de chômeurs, si l’on tient compte de toutes les catégories confondues, des départements outre-mer, des Rmistes non-inscrits et des plus de 55 ans. Le nombre d’emplois non pourvus n’excèdent pas 200 000 et le sont essentiellement pour des problèmes d’ajustement de qualification, de salaires peu attractifs comme dans la restauration et le bâtiment, ou encore de mobilité, bien compréhensibles quand des familles entières doivent se délocaliser. De toute façon, nous voyons bien que ce n’est pas en obligeant les chômeurs à accepter les emplois vacants que nous résorberons le chômage de masse. Les projections du BIT prévoient que la France peut créer entre 300 000 et 400 0000 emplois verts dans les années à venir. Nous sommes loin du compte. Quant aux emplois de service, le B.I.P.E. et l’I.NS.E.E. ont recensé là un potentiel de 150 000 à 200 000 emplois nouveaux, dont le financement n’est pas encore clairement défini. Tout en restant prudent, nous pouvons affirmer qu’entre 450 000 et 600 000 emplois pourraient êtres créés sur le territoire Français. Ce n’est pas négligeable mais largement insuffisant au regard de l’ampleur de la crise du travail.


Alors comment renouer avec le plein emploi en sachant qu’un nouveau cycle de croissance augmentera nécessairement la productivité et détruira des emplois ? Interdire les licenciements dans les entreprises qui font du profit ? La mesure est louable en temps de crise et en l’absence de toute politique de l’emploi. Mais contraindre les entreprises à maintenir leur masse salariale en renonçant à investir dans les nouvelles formes d’organisation du travail, est-ce bien souhaitable ? La technique n’a d’autre objet que d’économiser le travail de l’homme. Réduite à sa base primordiale, l’histoire n’est que la poursuite de l’économie du temps de travail. Libérer l’homme de la servitude de la production des biens matériels est l’objectif de toute société progressiste même si aujourd’hui prévaut la logique de rentabilité.

 

La solution est sous nos yeux. La réduction de la durée légale du temps de travail est la seule solution porteuse de progrès social. La quasi-intégralité des 2,7 millions d’emplois créés dans le secteur privé depuis 30 ans l’ont été essentiellement entre 1997 et 2001. On estime à environ à 500 000 emplois la contribution de la réduction du temps de travail selon des études approfondies15 et ces quatre années sont aussi celles qui ont connu la plus forte croissance de l’emploi sur tout le XXe siècle. Pourtant les 35 heures, par l’ambiguïté du dispositif, n’avaient diminué à l’époque que de 4 % la durée moyenne tous secteurs confondus16 et elles ont depuis largement été déconstruites par les aménagements successifs de la droite. Une diminution significative du temps de travail aurait un impact bien supérieur. Le Ministère du travail en 1997 a évalué à 1 600 000 emplois le passage à la semaine de 4 jours. Et c’était sans compter la création d’emplois autour du temps libre et l’impact sur la croissance de tous ces nouveaux salaires en mesure de consommer. Avec la loi de Robien de 1996, plus de 400 entreprises sont passées avec succès à la semaine de 4 jours. Elles ont toutes embauché et augmenté leur productivité.

L’histoire récente confirme la tendance générale. Entre 1949 et 1974, le PIB avait crû de 5,4 % et la productivité de 5,7 %, ce qui entraîna un recul du nombre d’heures travaillées au cours de cette période (45,2 à 42,3 Mds d’heures travaillées). Sur cette période, c’est donc la diminution du temps de travail qui a maintenu le plein-emploi. Elle est passée d’environ 45,5 heures à un alignement sur la durée légale, soit 40 heures.

 

Les fausses pistes. La droite libérale, aujourd’hui au pouvoir, craint fondamentalement le retour du plein-emploi qui renforce le pouvoir de négociation des travailleurs d’où son entêtement idéologique à discréditer les 35 heures. Elle a fait le choix inverse de défiscaliser les heures supplémentaires pour « inciter les entreprises à substituer des heures de travail aux hommes20 » et ne pas augmenter les salaires. Une fuite en avant particulièrement nocive pour la création d’emplois dénoncée dans un rapport au conseil d’analyse économique auprès du Premier ministre21 dès 2007. Une inquiétude malheureusement confirmée depuis. Le nombre des heures supplémentaires déclarées a en effet progressé de près de 40 millions entre le quatrième trimestre de 2007 et la même période de 2008, soit l’équivalent de 90 000 emplois à plein temps .

 

Quant à la flexi-sécurité, elle retient visiblement l’attention des hommes de droite comme de gauche. Adapter le code du travail à un monde en perpétuelle transformation consisterait à ce que les employeurs bénéficient d’une liberté accrue pour embaucher et licencier. Leurs employés recevant en retour une protection supplémentaire dans l’accès à la formation, le suivi personnalisé pour la recherche d’emplois et un allongement des indemnités de chômage à taux plein allant jusqu’à 4 ans comme au Danemark. Seulement voilà, la France, avec son marché du travail fondé sur l’existence d’un CDI, possède au taux de rotation supérieur à celui du Danemark (quatre travailleurs sur dix changent d’emploi dans l’année contre seulement trois sur dix au Danemark). Tout un arsenal de dispositifs « d’assouplissement » allant du CDD à l’intérim a permis de contourner les contraintes liées au licenciement. Malgré la flexibilité de l’emploi accompagnant une fluidité accrue du marché du travail, nous ne constatons aucune répercussion sur la création d’emploi, voire une durée moyenne d’ancienneté qui est restée stable avec des entreprises qui souhaitent conserver leur main-d’œuvre qualifiée. Aucune corrélation n’est observée entre le nombre d’entrées nettes sur le marché de l’emploi et le taux de rotation de celui-ci (graphique ci-dessous22).

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Par contre la flexibilisation de l’emploi nuit clairement à progression des revenus par la perte de l’ancienneté et la mise en concurrence des salaires à chaque changement de poste. Le CDI doit rester le contrat de travail de référence, ce qui ne nous empêche pas de penser que les dispositions liées à la formation, à la recherche d’emplois et à la durée d’indemnisation doivent être considérées avec le plus grand intérêt. Si le Danemark doit nous inspirer, c’est en raison de ses 3% de salariés en dessous du seuil de pauvreté contre 8% en France.

 

La flexi-sécurité et la défiscalisation des heures supplémentaires se révèlent de fausses pistes pour résoudre la question du chômage. Quand elles ne sont pas les instruments privilégiés, entre les mains du MEDEF, destinés à ravaler le salarié à une simple « variable d’ajustement » aux conditions de travail en continuelle dégradation. Ce qui en dit long sur le projet social d’un syndicat patronal totalement aveuglé par l’accumulation des profits, ne réalisant même pas que c’est le système sur lequel il fonde ses bilans prévisionnels d’exploitation qui court à sa propre perte en asséchant par le chômage et la précarité, toujours un peu plus, son marché intérieur.

 

Gouverner, c’est prévoir. Offrir un revenu a tout le monde en éliminant le chômage passe par la redistribution des gains de productivité qui, aujourd’hui, sont considérables. Le Parti Socialiste, en ne démasquant pas le mythe de la croissance comme unique planche de salut de la prospérité économique et sociale, fait le jeu de l’opposition. C’est l’erreur congénitale d’une politique de gauche héritée d’une culture productiviste où l’émancipation de la classe ouvrière passait par le développement des forces productives. Pendant des décennies, la croissance du PIB a correspondu avec le progrès social, du moins dans les pays occidentaux. Aujourd’hui, la troisième révolution industrielle supprime des emplois. Le « recyclage » des ouvriers agricoles sur les chaînes de production, puis de la main d’?uvre industrielle dans l’économie tertiaire touche à sa fin. Peut-être même n’aurait-il jamais eut lieu sans l’économie de guerre des deux conflits mondiaux et leurs chantiers de reconstruction ?

 

Si gouverner, c’est prévoir, il nous faut tirer rapidement les conséquences de ce paradoxe qui consiste à produire toujours plus avec toujours moins de monde. La crise financière ne pourra dissimuler très longtemps les racines de la crise économique. La croissance n’est pas la solution au chômage de masse et la nécessité d’un partage du travail se fait tous les jours plus urgente.


 

 

[1] Liêm Hoang Ngnoc, Secrétaire national adjoint en charge à l’économie du Parti socialiste, Le modèle social européen à l’épreuve de la crise, 2010

[2] Eurostat, 2010

[3] Capital, 2005

[4] Camille Landais, Les hauts revenus en France (1998-2006) : une explosion des inégalités ?, École d’économie de Paris, 2007

[5] Frédéric Lordon, directeur de recherche au CNRS, La crise de trop, 2009

[6] Le PIB est considéré comme la mesure de toute chose, performance, bien-être, qualité de la vie, alors qu’il ne représente qu’une mesure de l’activité économique marchande, Vers de nouveaux systèmes de mesures, Joseph Stiglitz, Amartya Sen, Jean-Paul Fitoussi, 2009

[7] I.N.S.E.E.

[8] New York Times, 4 juillet 2008

[9] Le Monde, 23 février 2008

[10] Jeremy Rifkin, président de la Foundation on Economic Trend à Washington, La fin du travail, 1995

[11] Dennis Lockhart, responsable de la FED, discours à Chattanooga, 2009

[12] Enquête de la DARES, 1998

[13] AFP, 2009

[14] Un ingénieur de Donfeng, Le Monde Diplomatique, L’organisation du travail comparée chez Renault Trucks et Donfeng, Janvier 2010

[15] Le Monde Diplomatique N° 669, Décembre 2009

[16] Marianne N°660, Le CAC40 nid d’espions !, Décembre 2009

[17] Wassily Leontief, Prix Nobel d’Économie, National Perspectives : The Definition of Problems and Opportunities, 1983

[18] La France du Travail, Ouvrage collectif de chercheurs de l’IRES, 2009

[19] I.N.S.E.E.

[20] Patrick Artus, Pierre Cahuc, André Sylberger, rapport au conseil d’analyse économique (CAE), 2007

[21] Ibid.

[22] Graphique : Les mouvements de la main-d’œuvre, DARES, le taux de rotation représente la demi-somme des entrées et sorties d’emplois. Les entrées nettes sont la somme des entrées moins les sorties d’emplois.

 

 

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