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Archives 'Agriculture et pêche'

Le matelot, la morue et le ministre

Par Thomas MAZIERE le 24/07/2008

Pourquoi râle-t-il, le matelot ? Pourquoi est-ce qu’il bloque les ports, qu’il malmène les CRS ? C’est qu’il ne gagne plus sa vie, le pétrole est cher, trop cher -il a pris 240% depuis 2002-, et quand il passe des jours en mer à s’user les pognes, c’est pour des clopinettes. Alors il manifeste, il demande du gasoil à 40 centimes, comme avant, pour continuer à faire son métier de la même façon.

Evolution du stock de cabillaud en mer du Nord

Evolution du stock de cabillaud en mer du Nord

Morue…

Et la morue, que devient-elle ? Elle disparaît purement et simplement. A tel point que dès 2002, le Conseil International pour l’Exploration de la Mer (CIEM), qui réalise des études scientifiques pour le compte de la Commission Européenne, a préconisé un embargo total sur sa pêche dans la zone de l’Atlantique Nord-Est. Après 20 ans de quotas régulièrement contournés, comment pourrait-il en être autrement ? Baltique, mer du Nord, les stocks dégringolent bien en deçà du seuil critique. Comme le rappelle Yves Paccalet, l’ “Almanach Cousteau de l’environnement“, publié en 1981, nous alerte déjà : “Tandis que toutes les espèces de poissons, de mollusques et de crustacés sont en régression notable, et que certaines arrivent au bord de l’extinction, on continue d’entretenir l’illusion de la pêche miraculeuse“.

En 2005, la Commission évoque “une situation sans précédent : il reste si peu de cabillaud dans certaines zones que les scientifiques ne sont pas en mesure de prévoir les effets d’éventuelles mesures de reconstitution sur les stocks concernés“. Quand le CIEM demande un moratoire, Bruxelles ne propose qu’une réduction des quotas de 25%. Quand la négociation annuelle des ministres des 25 se termine, seuls 10 ou 15% subsistent. La morue n’est pas sauvée.

…contre pétrole

Michel Barnier, lui, tente de calmer la grogne et s’apprête à subventionner le prix du carburant en ponctionnant un tiers de l’enveloppe de 310 millions d’euros du plan d’aide “pour une pêche durable et responsable” (dont on aimerait connaître les aspects “durables et responsables”). Refus de la Commission, qui par la voix de son commissaire à la Pêche, Joe Borg, indique que ce dispositif ne peut être accepté en l’état et que le plan d’aide l’Européen n’a pas vocation à inciter à la concurrence déloyale. Un retard dans le désamorçage de la crise -la décision est repoussée à la rentrée- qui pourrait bien raviver les tensions et faire réapparaître les tas de maquereaux devant les grilles du ministère…

Un avenir à préparer

Le clientélisme, les mesures d’urgence ne constituent pas une solution au problème des pêcheurs ; tout au plus de quoi manger cette année. Le malaise est profond, et les ouvriers de la mer méritent sûrement des perspectives un peu plus solides. Néanmoins, après des années de surexploitation, de quotas non-respectés et de politique individualiste, les seules solutions envisageables pourraient être bien douloureuses. La productivité a beaucoup augmenté, le prix du poisson à la criée est à la baisse et le niveau des ressources halieutiques est dramatiquement bas. Une conclusion s’impose : il y a trop de pêcheurs. Et si la Commission et Cesar Deben préconisent une réduction de 40%1 de la flotte de pêche européenne, c’est parce que sans modification profonde de son “format“, elle pourrait bien disparaître brutalement…en même temps que les dernières morues.

Alors le vieux lobby grille ses dernières cartouches et demande avec l’appui du ministre la prise en compte de l’ “expérience des pêcheurs” pour ajuster dynamiquement les quotas. La ficelle est un peu grosse. L’heure ne devrait plus être à la mauvaise foi et à la défense des dérogations des uns et des autres. Une vraie remise en question des pratiques de pêche est incontournable, d’autant qu’il n’y a pas que des “petits patrons” : le libéralisme galopant est encore une fois de la partie. La pêche industrielle utilise des techniques destructrices d’un autre âge pendant que le gros du poisson importé des autres régions du monde est prélevé dans l’illégalité la plus totale.

En plus de l’enjeu écologique, c’est un drame humain qui se profile si les pêcheurs subissent passivement la disparition de leur profession. La reconversion est possible, écotourisme, marine marchande, pisciculture, mais elle est d’autant plus dure que le pêcheur n’est pas un travailleur comme les autres2 ; il doit se résoudre à faire une croix sur le nomadisme, et apprendre à apprécier une nouvelle qualité de vie. Des règles communes d’accompagnement, un plan de reconversion valorisant, une convergence des efforts, c’est ce qu’attendent les citoyens de l’Europe au-delà des décisions brutales “qui viennent d’en haut”. C’est là le rôle d’une Europe refondée, d’une véritable Europe sociale.

  1. Ouest France -  22/07/2008 []
  2. La Croix - 29/05/2008 []