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Bibliographie

Compte rendu

La grande crise du XXIè siècle

Isaac Johsua - Ed. Sur le vif-La Découverte 2009


Compte rendu de Frédéric Lutaud



Isaac Johsua a publié, précédemment en 1999, La crise de 1929 et l’émergence américaine et reçu les éloges appuyés des économistes, même libéraux, y compris dans la très sérieuse et orthodoxe Revue de stabilité financière éditée par la Banque de France. Il est membre du conseil scientifique d’Attac.


Dans La grande crise du XXIe siècle, il fournit un état des lieux de la situation économique mondiale : « Si nous voulons maîtriser la finance commençons par maîtriser l’économie réelle. » ; « Le surrendettement des ménages mis en régime de surconsommation remplace aux États-Unis le pacte social fordiste. » ; « Les gardes fous installés après 1929 ont été jetés par-dessus bord. »… Et rejoint par là les critiques anti-libérales les plus fondées.
Plus tard, il revient dans un chapitre sur l’éclatement de la bulle immobilière et les excès de la finance. « Les ménages surrendettés ne peuvent plus faire face aux échéances de remboursement, font chuter les organismes prêteurs, qui tirent à leur suite les banques qui les ont financés, lesquelles, à leur tour entraînent les organismes de refinancement » et déclanchent un rationnement du crédit qui entraîne les Etats-Unis et l’économie mondiale vers la récession.


Mais l’essentiel de son propos n’est pas là. Le livre d’Isaac Johsua a pour vocation de démontrer l’instabilité structurelle du capitalisme. Il développe pour cela sa typologie de la crise qu’il distingue d’une crise de débouché ou de valorisation, « il faudrait alors parler de crise de surracumulation, c’est-à-dire d’une accumulation du capital qui s’effectue à un tel rythme qu’elle ne peut maintenir le taux de profit escompté par les apporteurs de capitaux. […] une surraccumulation qui n’est au fond qu’une accumulation qui n’a pas su s’arrêter à temps, dans un balancement entre espoirs de profits et réalité terrestre d’une accumulation au rendement forcément borné. ». D’un côté des montagnes de cash cherchant des placements toujours plus rémunérateurs et de l’autre, la limite physique des moyens de production dont la productivité déjà exceptionnelle ne peut que contraindre les taux de profit à la baisse.
« L’instabilité du capitalisme ne se présente jamais directement telle quelle mais prend toujours une forme particulière, liée à une période particulière, à l’époque considérée, aux circonstances ». Une « période particulière », qui est aussi une étape historique dans la maturité des moyens de production et la mondialisation du salaria.


Définir la nature de la crise revient à préciser les modalités de fonctionnement du capitalisme. Comme il le dit lui-même : « Cela a toujours un sens de demander si nous avons à faire à une crise de sous-consommation, de profitabilité, etc… ».
Johsua commence par questionner la thèse de Patrick Artus qui nous dit que : « La forte hausse des revenus du capital, ayant pour corollaire la faiblesse des salaires, débouche sur l’excès d’endettement pour financer la hausse de la demande et la titrisation, lesquels convergent en crise financière. »

Isaac Johsua pose la question « est-ce ainsi que la demande globale a été soutenue jours après jours, années après années ? […] le partage de la valeur ajoutée étant de plus en plus défavorable aux salariés. »

Joshua reconnaît que l’accroissement de l’endettement a permis à une part de la population salariée de remplacer jusqu’à un certain point des revenus insuffisants et d’accéder à la propriété comme avec les crédits dit

« subprime », mais il précise que pour l’essentiel, « c’est la consommation qui a assuré “une hausse de la demande” à laquelle fait allusion Artus et non le bâtiment ». Et il montre en s’appuyant sur les données existantes aux Etats-Unis qu’entre 2001 et 2007, l’endettement des ménages au titre de la consommation a diminué de 24,6% à 18,5%. La montée de la part de la consommation (7 points de PIB USA) est la contrepartie de la chute jusqu’à l’insignifiance du taux d’épargne des ménages. Entre 1980 et 2007, l’épargne des ménages a perdu 7 points de PIB, soit ce qu’a gagné la part de la consommation. Mais ce ne sont pas n’importent quels ménages qui vont se mettre à consommer. Par exemple, entre 1992 et 2000 (on regrette que les chiffres cités s’arrêtent en 2000), l’épargne de l’ensemble des ménages à chuter de près de 200 milliards de dollars, mais ce mouvement est lui-même le résultat d’une baisse de 240 milliards de l’épargne des 20% de la population disposant des revenus les plus élevés et, en sens inverse, d’une hausse de 40 milliards de l’épargne des 80% restant. « Il en est résulté une extraordinaire boulimie consommatrice qui peut être entièrement attribuée à la mince couche des ménages les mieux dotés ». C’est donc pour Joshua, la consommation des riches qui tire la machine économique américaine tout en paupérisant la grande majorité des salariés. Il confirme par là le constat de Joseph E. Stiglitz  « les USA sont en train de devenir un pays riche aux populations pauvres… Le pouvoir d’achat du salaire minimum est aujourd’hui inférieur de 35 % à celui de ce qu’il était il y a 30 ans. »
Alors que d’après Artus, les salariés sont renvoyés à un crédit à la consommation pour continuer à consommer, l’endettement se substituant au revenu manquant, mais ne pouvant soutenir indéfiniment la consommation, entraîne fatalement « une crise de débouché » avec accumulation des stocks, chute des prix… Isaac Joshua contredit encore cette analyse : « Ajoutons que cette montée de la part de la consommation est régulière et que nous n’observons pas de chutes brutales qui pourrait suggérer des difficultés pour la vente des marchandises ». Et il confirme : « Les capitalistes (et leurs serviteurs immédiats) ne font pas qu’investir, ils consomment aussi. Si la demande globale a été soutenue (propulsée, même), ce n’est qu’en partie grâce à un endettement remplaçant les revenus manquants des plus pauvres, c’est surtout grâce à l’excès de consommation des plus riches, qui ne souffraient certainement pas d’une insuffisance de revenus. Nous voilà loin de la crise des débouchés, mais ramenés, par contre, à la financiarisation de la consommation. D’ailleurs, le déficit croissant de la balance commerciale des Etats-Unis évoque bien plus l’excès de demande interne que son insuffisance. Avec une consommation portée à 70% du PIB, nous sommes en situation de surconsommation, assez contradictoire quand même avec l’hypothèse d’une crise de débouché. »
Il n’observe pas non plus de réduction de l’effort d’investissement dans les entreprises en France ou aux Etats-Unis. Il fournit les graphiques qui contredisent l’hypothèse des capitaux désertant la production réelle à l’origine de la crise financière développée par certains économistes.
Joshua finit par conclure : « Au total, la thèse des profits abandonnant l’investissement pour la finance ne paraît pas très assuré. Celle d’une crise des débouchés non plus. »
Et de citer Marx plus loin :
« La raison ultime de toute véritable crise demeure toujours la pauvreté et la limitation de la consommation des masses en face de la tendance de la production capitaliste à développer les forces productives comme si elles n’avaient pour limite que la capacité de consommation absolue de la société. »
Il rejoint par-là la critique de la croissance. La croissance pourquoi faire ? Phantasme capitaliste que d’imaginer « une capacité de consommation absolue » sur laquelle reposerait le développement infini des forces productives dans un monde fini (et écologiquement en péril) pour en extraire un accroissement des taux de profit indéfinis. D’où la recherche pour le capitaliste de l’illusion de la valeur s’enfantant elle-même dans l’univers abstrait des modélisations boursières mais toujours rattrapé par le réel (la crise). Avec cette caractéristique particulière que la financiarisation, c’est la collectivisation de l’épargne : il faut rassembler des fonds (fonds de pension, fonds spéculatifs, etc.) qui soient à la hauteur de l’enjeu (planétaire) et dont l’impératif de rentabilisation du capital investi fait force de loi, autrement dit devient le rappel brutal du droit au profit imposé par pouvoir actionnarial.


Le capitaliste, système fondamentalement anarchique, où le profit se bâtit contre le salaire et circule de bulle en bulle (bulle Internet, bulle immobilière, bulle matières premières), est tiré par la surconsommation des plus riches. La frange des ménages les plus aisées, celle qui possède le patrimoine le plus important, est fort logiquement celle qui adhère le plus à cette nouvelle façon de consommer qu’est la financiarisation de l’économie pendant que le reste de la population est réduite à la portion congrue. Les mesures politiques pour une juste répartition des richesses et l’obtention d’un travail pour tous n’en sont que plus urgentes mais la maturité historique des moyens de production compromet la possibilité d’un retour à une capitalisme régulé d’après guerre sur le modèle keynésien. C’est l’autre aspect de la réflexion de Joshua découlant de la crise de surraccumulation. La robotisation, l’informatisation, l’explosion de la productivité et leur mondialisation ne laissent-il pas penser que de grands secteurs moteurs de l’économie (pour les investisseurs avides de rentabilité) que le furent le chemin de fer, l’électricité, l’informatique ou dernièrement les réseaux de télécommunication, sont désormais révolus ? « Le capital cristallisé dans les moyens de production ne fait que transmettre au produit la valeur qu’il a accumulée ». Avec l’amélioration exceptionnelle de la productivité du travail que nous connaissons, nous aborderions une période de décélération inéluctable des profits liées au capital constant depuis les années 80, sauf à étrangler toujours un peu plus les salaires. D’où les gardes fous installés après 1929 jetés par-dessus bord. « Sans doute y a-t-il un moyen d’échapper à l’effondrement, en instaurant une régulation fordiste. Mais cela ne veut pas dire qu’on échappe pour autant à toute crise. Car si l’instabilité du capitalisme est conjurée, c’est là profitabilité qui est menacée. Si la profitabilité est reconstituée, c’est l’instabilité qui est de retour ». C’est le serpent qui se mord la queue tant que la nature du système repose sur sa logique interne de rentabilité.
Les 30 années de stabilité d’après guerre ne sont pour Joshua qu’un intermède dans la longue succession de crises du capitalisme. « La plupart des économistes se demandent qu’elle est l’origine de la crise. Ma démarche est inverse : la survenue d’une crise d’ampleur me paraît logique, étant une manifestation de la foncière instabilité du capitalisme ».


La bulle immobilière qui propulsait la consommation vers des sommets éclate quand les ménages non solvables, à qui on avait consenti des prêts, ne peuvent plus rembourser. Par un effet domino, la krach bousier se communique à l’ensemble des places financières. Le rationnement du crédit qui en découle frappe les entreprises mais surtout les particuliers. Quand les portefeuilles d’actions et la valeur du logement baisse, il s’ensuit

un durcissement des conditions du crédit destiné à la consommation. « La financiarisation de la consommation avait permis eux Etats-Unis une croissance accélérée. Voilà maintenant le contre-coup : cette financiarisation joue en sens inverse ». La crise bancaire ne peut être amortie par un taux d’épargne déjà pratiquement nul ou un accroissement de l’endettement alors que les Etats-Unis sont en pleine crise de surrendettement et qu’enfin, le pouvoir d’achat de l’immense majorité des américains est contraint sur fond de licenciement et de chômage.

En déraillant, la locomotive mondiale que représente l’économie américaine entraine l’économie mondiale en récession d’autant plus sûrement que les banques étrangères se sont faites complices de ce système.


Face à la crise, faut-il venir au secours des grandes banques privées d’affaires pour que celles-ci reconstituent leur rentabilité et continuent à accorder du crédit ?
« Le dilemme dans lequel on est alors enfermé est redoutable : soit laisser faire la crise, et dénouer les contradictions, mais dans la douleur ; soit combattre la crise, mais maintenir les anciens déséquilibres ou en créer de nouveaux. » Sauver le système avec l’assurance que les mêmes causes reproduiront les mêmes effets, ou le condamner.


Ce qui amène Isaac Johsua à s’interroger : « On ne peut rejeter, comme on le fait aujourd’hui, la toute puissance des actionnaires sans questionner par la même occasion l’unicité du droit de propriété : cette toute puissance des actionnaires n’a-t-elle pas exposé au grand jour ce que la propriété privée, restreinte, étriquée a d’unilatéral et d’excessif ? »
Si l’on commence à vouloir renverser le tabou de la propriété privée des moyens de production, il faut alors répondre à une autre question, par quoi remplacer le système qui s’effondre sous nos yeux ? Un défi majeur auquel Joshua ne répond qu’en partie avec une liste de propositions :


Maîtriser la finance

• Lever du secret bancaire
• Chasse aux paradis fiscaux
• Constitution d’un grand pôle bancaire public (nationalisation des banques en position dominante)
• Mettre les banques centrales et toutes les institutions financières sous le contrôle des pouvoirs publics


Remodeler l’économie réelle
• Rétablir la prépondérance des CDI
• Convocation d’une conférence annuelle sur les revenus (instauration d’une échelle mobile des salaires).
• Reconstituer les services publics
• Le développement d’une planification articulée autour de grands projets
• Remettre en cause l’OMC (contrôle du flux des capitaux)
• Abroger la dette des pays pauvre et mettre en pratique la souveraineté alimentaire
• S’opposer à la délocalisation des entreprises qui font du profit
• Relance de la production sous gestion ouvrière pour sauver les salariés qui le nécessite


Une nouvelle architecture internationale
• Une ONU réformée et démocratisée


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