l’on ne peut pas augmenter les salaires
Salaires & profits : Qu’en est-il de la répartition des richesses dans nos sociétés ?
Aux USA seuls les 5% les plus riches ont vu leurs revenus augmenter sur les cinq dernières années. Les autres, 95% ont vu leur revenu stagner ou franchement décliner. 5% seulement de la population s’accapare l’essentiel des richesses. Les inégalités en 2005 ont atteint leur plus haut niveau depuis 1928 : les 1% les plus riches gagnent en moyenne 440 fois plus que le salaire moyen des 150 millions d’Américains situés en bas. Il est plus facile en France pour un enfant né d’une famille pauvre de gravir l’échelle sociale qu’aux Etats-Unis. Depuis 2001, les bénéfices des entreprises américaines ont augmenté de 40 % tandis que les salaires n’ont augmenté que de 0,3 % au point qu’elles ne savent plus quoi faire de leur argent et ont consacré plus de 100 milliards de dollars au rachat de leurs actions durant le seul premier trimestre 2006.
En Allemagne, la part des salaires décline pour la septième année consécutive pour tomber à 66% du PIB alors qu’il était encore à 72 % en 2000.
En France, c’est 100 milliards de bénéfices pour les entreprises du CAC 40, dividendes historiques pour les actionnaires en 2007. Les 40 plus grosses sociétés françaises devraient verser 32 milliards de dividendes à leurs actionnaires. Une hausse de 23 % sur un an.
En 1993, seuls 8% des salariés touchaient le Smic. En 2006, ils étaient 17%. Deux fois plus. 12% des salariés sont en dessous du Smic à cause des emplois à temps partiel. Les enquêtes de la CFDT-Cadre et de la CFE-CGC indiquent chaque année que 40 ou 50 % des cadres voient leur pouvoir d’achat diminuer car leur salaire a progressé moins vite que l’inflation.
Quant aux paysans, depuis 1970, le prix moyen payé pour l’ensemble de la production à baissé de 58% en euros constants, alors que le prix des aliments, payé par le consommateur, restait stable.
Depuis 25 ans, la part des salaires français (salaires et cotisations) dans le PIB a chuté de 11%. 200 milliards d’euro ont rémunéré le capital et qui seraient allés aux salariés si l’on avaient gardé l’équilibre salaire/PIB de 1982. 200 milliards d’euro sur une seule années, c’est 2,6 fois le budget de l’éducation nationale. C’est 8 fois le déficit prévisionnel des retraites, vingt fois l’aide publique aux pays du Sud, 60 fois le budget du CNRS… La part des revenus alloués aux salariés est désormais inférieure à ce qu’elle était en 1960. Comme la Commission européenne l’indique, les salaires distribués ont fortement chuté. Mais c’est la crise et l’État français n’a plus d’argent.
En Europe comme au Japon la part des salaires atteint une baisse massive de 10 % depuis 25 ans et les bénéfices accumulés par le capital forment une masse absolument considérable. La France avec 200 milliards par ans partis au capital, ce sont à peu près quelque 2 500 milliards au total qui ont fui les salariés depuis 25 ans. Mais l’Allemagne en a donné autant (ou plus) et l’Espagne, l’Italie, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, les États-Unis, le Japon ont fait pareil… Jamais les bénéfices n’ont été aussi importants, mais jamais on a autant baissé l’impôt sur les bénéfices. Aux Etats-Unis, le taux moyen d’impôt sur les bénéfices est aujourd’hui de 40 %, il n’est plus que de 25 % en Europe.
LA CAPTURE ACTIONNARIALE
Les profits records des entreprises du CAC 40 sont le résultat du déséquilibre entre salaires et capital, c’est ce que l’on appelle « la capture actionnariale ». L’essentiel de la richesse produite par les salariés est concentré dans les mains d’une minorité d’actionnaire et échappe à toute redistribution sociale.
Un grand groupe dans la société capitaliste (autrement dit le capital actionnarial) jouit actuellement d’un pouvoir jamais vu. La déréglementation financière lui a offert une latitude de man?uvre et des moyens de pression tels qu’il peut affirmer sa revendication de profit sans aucune limite. Cette absence de limite en fait un agent potentiellement antisocial : il peut soumettre indéfiniment tout le corps social, salariat en tête, à ses propres désirs. En témoignent les contraintes de performance imposées aux entreprises en termes de ROE («Return on Equity», ou retour sur fonds propres). À la fin des années 1990, on s’alarmait déjà de ROE à 15 %. Sept ans plus tard, des 20 % ou 25 % sont monnaie courante. Partie de quelques points au début des années 1990, la dérive est impressionnante. Les impératifs de profits des groupes du CAC 40 sont répercutés sur la plupart des entreprises françaises via la sous-traitance. Les PME se battent pour satisfaire leurs donneurs d’ordre en baissant leurs prix. Les marges baissent en même temps que les salaires.
La dérive des ROE permet de satisfaire la cupidité des actionnaires. Le volume des transferts de substance financière extorquée aux entreprises est tout aussi démentiel. Au point que les rétrocessions sous forme de dividendes ou de rachats d’actions vont bientôt l’emporter sur les apports de capitaux nouveaux. Le capitalisme actionnarial fait donc payer ses services de financement à des prix de plus en plus exorbitants. On peut donc dire que nous vivons dans un capitalisme d’usure actionnariale1.
Une étude de l’Ecole d’économie de Paris révèle l’envolée des revenus des Français les plus aisés depuis 1998 dans des proportions inédites dans l’histoire sociale française. Pour les 3 500 des plus riches, la part du revenu du patrimoine peut ainsi représenter jusqu’à 40 % de leur revenu total. L’évolution de la Bourse n’y est pour rien. Cela s’explique par le fait que les entreprises versent des dividendes de plus en plus importants à leurs actionnaires. Les très riches ont vu leurs salaires exploser sur la période : entre + 13,6 % et + 51 % pour le top du top de ces happy few.
Le magasine Forbes de son côté a recensé 946 milliardaires dans le monde en 2007 soit une progression de 153 par rapport à l’année précédente. Ils sont 1 125 en 2008. La fortune accumulée par les membres du classement s’élève à 3 500 milliards de dollars, est en progression de 35%. C’est quasiment le double du PIB de la France, 9e économie mondiale. Quant au palmarès hexagonal, il possède 15 représentants dans ce classement avec Bernard Arnault (7e au général avec 26 milliards de dollars) suivi de la patronne de l’Oréal Liliane Bettencourt (20,7 milliards, 12e mondiale), qui peut s’enorgueillir d’être la femme la plus riche du monde (elles sont 83 dans le classement).
L’enrichissement personnel de quelques patrons français ne suffisent pas à expliquer la compression des salaires. Les entreprises du CAC 40 ne sont pas les seules à mettre la pression sur le versement des dividendes aux actionnaires. « La spectaculaire croissance » des private equity (investissement dans les sociétés non cotées en Bourse) et des hedge funds (fonds spéculatifs) menace aussi la sécurité de l’emploi et le droit à la retraite des salariés1. Ce sont des fonds d’investissement souvent anglo-saxon disposant de capitaux colossaux. Leurs noms : The Carlyle Group, Kohlberg Kravis Roberts & Co (KKR), The Blackstone Group, Colony Capital, Apollo Management, Starwood Capital Group, Texas Pacific Group, Wendel, Eurazeo, etc… demeurent peu connus du grand public. Ils sont entrain de s’emparer de l’économie mondiale. En quatre ans, de 2002 à 2006, le montant des capitaux levés par ces fonds d’investissement, qui collectent l’argent des banques, des assurances, des fonds de pension et les avoirs de richissimes particuliers, est passé de 94 milliards d’euros à 358 milliards ! Leur puissance de feu financière est phénoménale, elle dépasse les 1 100 milliards d’euros. Déjà, un salarié américain sur quatre – et près d’un salarié français sur douze – travaille pour ces mastodontes. Des marques fort connues – Picard, Dim, les restaurants Quick, Buffalo Grill, les Pages jaunes, Allociné ou Afflelou – se retrouvent sous le contrôle de private equities qui lorgnent maintenant sur des géants du CAC 40. L’idée, c’est de contourner les principes mêmes de l’éthique du capitalisme en ne pariant que sur les lois de la jungle. Ce capitalisme destructeur en achetant des entreprises avant de le revendre au maximum après trois à cinq ans, remet même en question, la viabilité de l’entreprise2. Des fonds qui exigent un rendement de 15 % par an, qui n’investissent rien dans l’innovation, la recherche, et en plus ne payent pas d’impôt3. Alors qu’ils gagnent personnellement des fortunes démentielles, les dirigeants de ces fonds pratiquent désormais, sans états d’âme, les quatre grands principes de la « rationalisation » des entreprises : réduire l’emploi, comprimer les salaires, augmenter les cadences et délocaliser. Encouragés en cela par les autorités publiques, lesquelles, comme en France aujourd’hui, rêvent de « moderniser » l’appareil de production. Et au grand dam des syndicats, qui crient au cauchemar et dénoncent la fin du contrat social.
Aussi les citoyens les plus riches ne peuvent pas faire dix-huit repas par jour ni avoir dix voitures garées devant leurs maisons. Quand 5 % seulement de la population accapare l’essentiel des richesses nouvellement créées et qu’une majorité voit ses revenus stagner ou nettement diminuer comme aux États-Unis, la croissance devrait s’arrêter, faute de consommation. C’est donc uniquement en poussant la majorité des salariés à s’endetter que le libéralisme peut assurer en même temps des bénéfices colossaux aux 5 % les plus riches et une consommation élevée du plus grand nombre.

