Doter l’Europe d’une diplomatie
et d’une force de paix
Si vis pacem, para bellum. Si tu veux la paix, prépare la guerre ! Cette vision du monde a valu à Rome trois siècles de guerre.
«Si tu veux la paix, construis la paix ! » doit être la devise des Européens. Construire la paix, cela passe par des relations plus équilibrées avec les pays du Sud. Cela passe par l’annulation de la dette et l’augmentation de l’aide au développement. Cela passe par la fin de nos exportations agricoles subventionnées… Il y a fort à faire pour construire la paix mais pour peser réellement sur la marche du monde, il est fondamental et urgent de construire enfin une vraie diplomatie et une véritable armée européennes.
«L’Europe est en train de renoncer à la puissance » écrit Robert Kagan, intellectuel américain (La puissance et la faiblesse). «Si, au cours des années 1990, l’Europe avait tenu ses promesses, le monde serait très différent : les Etats-Unis et le vieux continent négocieraient à présent les nouveaux termes d’une relation fondée sur des puissances à peu prés égales… En 1992, quand le conflit des Balkans révélait leur incapacité à agir efficacement, les Européens déclarèrent qu’ils allaient y remédier, que l’heure de l’Europe avait sonné. Mais cette déclaration devait rester lettre morte… L’Europe est en train de renoncer à la puissance. »
Molotov a gagné !
En 1952, alors qu’une négociation conduite par Schuman, visait à construire une véritable armée européenne (la CED, Communauté Européenne de Défense), le Ministre russe des Affaires étrangères avait proposé un deal assez étonnant aux dirigeants européens : dans un discours resté dans l’Histoire sous le nom de « l’Europe des 32 », Molotov affirmait que si les dirigeants européens renonçaient à leur volonté de créer une armée européenne, la Russie laisserait les pays d’Europe centrale (Pologne, Tchécoslovaquie…) rejoindre la Communauté européenne en création. Pour Molotov, cette « Europe des 32 », cette Europe gigantesque mais sans pouvoir réel, était préférable à une Communauté plus petite en taille mais douée d’une vraie diplomatie et d’une véritable défense.
Un demi-siècle plus tard, l’URSS s’est effondrée mais c’est bien l’Europe des 32 que l’on est en train de construire, sans armée ni diplomatie… Si l’on en reste là, si nous ne sommes pas capables d’un sursaut, Molotov a gagné !
Il est temps de réagir ! En février 2003, des millions d’Européens ont manifesté dans la rue leur opposition à l’unilatéralisme de l’administration Bush. Des millions d’Européens comprennent aujourd’hui l’urgente nécessité qu’il y a à faire naître une diplomatie et une armée européennes. Ne laissons pas retomber l’émotion produite par la guerre en Irak. Il est temps de construire une diplomatie et une armée européennes sinon nous continuerons à commenter, impuissants, l’action ou l’inaction de l’hyperpuissance américaine…
80% des citoyens d’Europe sont favorables à la création d’une armée européenne, selon le dernier Euro-baromètre, réalisé quelques semaines après le double Non français et hollandais. 80% d’avis favorables. C’est considérable. Mais aucun homme politique n’ose en parler de peur de froisser les quelques « souverainistes» de son parti. Comme si le seul moyen de retrouver une véritable souveraineté en matière de diplomatie et de défense n’était pas d’agir au niveau européen… Dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, nos « élites » sont en retard par rapport aux peuples.
Or, le problème est politique beaucoup plus que financier : au total, avant l’élargissement, les 15 pays d’Europe avaient 40.000 diplomates alors que les Etats-Unis n’en ont que 18.000. Peut-on dire pour autant que la diplomatie de l’Europe est deux fois plus puissante que la diplomatie américaine ? Non évidemment. Ces 18.000 Américains sont au service d’une seule diplomatie et sont «couverts» par une armée d’une redoutable efficacité alors que nos 40.000 diplomates sont divisés en 15 diplomaties dont aucune ne dispose d’une armée réellement crédible (alors que, au total, les armées des 15 comptaient plus de militaires que l’armée américaine!).
Si l’on veut construire une diplomatie et une défense européennes, il faut entamer une nouvelle négociation avec tous les pays qui le veulent réellement. On ne peut pas se contenter de reprendre les éléments du Traité constitutionnel soumis à référendum au printemps dernier car il n’apportait aucun progrès décisif dans ces deux domaines. «Les principales avancées du projet sont d’ordre symbolique.» écrivait Thomas Ferenczi (Le Monde 06/10/2004) La première est le nom même de Constitution. Juridiquement, il s’agit d’un traité, semblable à tous ceux qui l’ont précédé… Symboliques sont également la création d’une Présidence stable de l’Union et d’un poste de Ministre des affaires étrangères. Les conséquences pratiques seront sans doute faibles. Le futur président n’aura pas beaucoup de pouvoirs face aux chefs d’Etat des Etats membres. Son rôle sera plus de représentation que d’action. Quant au futur Ministre des affaires étrangères, même s’il est en même temps vice-président de la Commission, sa fonction ne sera pas très différente de celle qu’assume aujourd’hui le haut représentant de l’Union pour la politique étrangère et de sécurité commune (PESC), Javier Solana.»
Que pourra faire ce « malheureux Ministre des Affaires étrangères » comme l’a un jour appelé Jacques Chirac ? « Ne créons pas de faux espoirs. Il restera les 27 Ministres des Etats membres. Avec l’unanimité, c’est déjà bien s’il n’est pas cantonné à porter les valises.» expliquait Jacques Delors dans France Europe Express le 3 mai 2005.
Le Traité constitutionnel créait le titre de Ministre des Affaires étrangères mais maintenait la règle d’unanimité qui avait paralysé le Monsieur Politique extérieure nommé il y a neuf ans au sommet d’Amsterdam. Clause proprement ahurissante, à la demande de Tony Blair, il était même prévu que si certains pays voulaient créer une coopération renforcée dans ce domaine, ils devaient obtenir l’autorisation de tous les Etats membres pour avancer ! Cette obligation d’unanimité (y compris pour réaliser une coopération renforcée) condamnait l’Europe à la paralysie…
Tony Blair aurait-il pu donner plus d’autonomie à l’Ecosse et au Pays de Galles s’il lui avait fallu réunir l’unanimité pour réformer la Constitution anglaise ? Non, évidemment.
Aucun groupe humain, aucune entreprise, aucun pays ne fonctionne à l’unanimité. C’est pourtant bien la règle du jeu que les Anglais ont imposée pour toutes les questions fondamentales. Et Valéry Giscard d’Estaing s’est rendu à leurs arguments. Alors que le sommet de Leaken avait demandé à la Convention d’élaborer des scénarios pour l’avenir de l’Europe (l’usage du pluriel était intentionnel car on savait bien que plusieurs visions allaient s’affronter), Giscard décida de mener les débats en imposant une règle d’unanimité… Règle qui, une nouvelle fois, aboutit au plus petit commun dénominateur, avec le succès que l’on sait.

